Éric-Emmanuel Schmitt : rendre hommage au méconnu Bizet

Par Sara Thibault

Que ce soit avec ses romans ou avec ses pièces de théâtre, Éric-Emmanuel Schmitt séduit le public québécois depuis plusieurs années déjà. Avec Le mystère Carmen, l’auteur met à contribution ses passions pour le théâtre, la musique et la philosophie afin de raconter l’histoire d’un compositeur dont la vie est très peu connue du grand public.

En 2017, l’Opéra de Paris donnait carte blanche à Éric-Emmanuel Schmitt pour lui permettre d’écrire un texte qui serait créé sous une forme musicale. Il a donc décidé de parler de Bizet et de son personnage de Carmen. En effet, il est étonnant que Bizet ait réussi à imposer un personnage aussi émancipé vu l’atmosphère coercitive de l’époque : « On ne fait plus attention au caractère avant-gardiste de Carmen. Elle est vraiment une figure de femme comme on n'en trouve nulle part dans l’histoire de l’opéra. Elle écoute ses désirs, les assume, impose sa façon de voir aux hommes, les prend quand elle a envie, les rejette quand elle n’a plus envie et, à la fin, elle va mourir à cause de cette liberté. »

Lorraine Pintal a ensuite mis en scène la pièce de Schmitt pour le Théâtre du Nouveau Monde dans une forme plus théâtrale. Éric-Emmanuel Schmitt y joue le narrateur, puis prête à l’occasion ses traits à Bizet. De son côté, Marie-Josée Lord joue Célestine Galli-Marié, la créatrice de Carmen : « Elle aidait Bizet à développer le personnage parce qu’elle avait une excellente compréhension du caractère qu’il fallait lui donner. On dit qu’elle aurait eu une aventure avec Bizet pendant la création de Carmen. D’ailleurs, le soir où Bizet est mort, elle s’est effondrée sur scène. À quinze kilomètres de distance, c’est comme si elle avait senti que cet homme-là quittait la terre. »

Lorsqu’il travaille à partir de personnes réelles, Éric-Emmanuel Schmitt s’assure d’adopter un point de vue original : « J’essaie de nourrir mes histoires de réflexions philosophiques et de réflexions existentielles sur la destinée de l’artiste, mais également, sur la destinée humaine. Le texte est fait pour donner un portrait de Bizet, mais aussi un miroir au spectateur pour qu’il réfléchisse à sa propre vie, aux concessions qu’il a faites, aux rendez-vous qu’il a manqués avec lui-même, à ce que coute l’affirmation de sa liberté. »

Dans Le mystère Carmen, Éric-Emmanuel Schmitt décortique le processus de création en puisant dans ses propres angoisses de créateur : « J’ai le doute au fond de moi, mais le doute comme un principe dynamique qui me permet de mobiliser mes forces et de produire le mieux. À la différence de Bizet, je n’ai jamais douté du chemin que j’empruntais. Or, lui, il s’oublie pendant 35 ans. » En effet, la pièce de Schmitt montre que la critique peut détruire un artiste. Lorsqu’il écrit Carmen, Bizet impose sa musique, son personnage et son livret, mais les critiques sont désastreuses au moment de la création : « Je vois une identification de Bizet à Carmen. Comme elle, il ose enfin être lui-même et ose aller jusqu’au bout de ses désirs créateurs. Mais comme elle, il en meurt parce que la société ne supporte pas la liberté absolue. Et moi, on découvrira à la pièce à la fin, que j’ai une lecture originale de cette mort. »

Une pièce qui en ravira plus d’un, tant par la qualité de l’auteur, de la principale interprète, que par la découverte de Bizet.

Le mystère Carmen
20 avril 2019 à 20 h
Salle Desjardins
Théâtre des Deux Rives

 

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