Audrey Talbot : Récit d’une renaissance

Par Renée-Johanne Campeau. La vie ne tient qu’à un fil, dit-on. S’il y a une personne pour qui cela prend tout son sens, c’est bien la comédienne Audrey Talbot qui interprète sur scène sa propre histoire, saisissante. Celle d’une femme qui aurait dû mourir et qui pourtant se tient là, devant nous.

Le 28 mai 2013, Audrey Talbot roule à vélo quand un camion la percute, puis lui roule dessus. Son corps disloqué, écrasé, git sur la rue. Quand, miraculeusement, tous très proches de l’accident, les secours arrivent. Ils sont consternés devant l’horreur de la scène. Même si personne ne croit qu’elle s’en tirera, ils s’activent pour maintenir son souffle, bien faible, jusqu’à l’hôpital. Durant sept mois, la souffrance sera telle qu’on devra fortement la médicamenter. « C’est comme un grand brouillard, évoque la comédienne. Un état altéré d’où émergent parfois des flashs. La douleur intense, ou bien un visage qui se penche vers moi, me sourit. » Puis sont venues les opérations et la réadaptation. Des années fastidieuses, comme un long chemin de croix. Et enfin la vie a pu reprendre son cours. Mais quelque chose manquait : les souvenirs. Presque une année de sa vie avait disparu; des jours précédant son accident à l’événement en lui-même, et une grande partie de son séjour à l’hôpital.

La comédienne a alors entrepris de retrouver tous ceux et celles qui l’avaient accompagnée, des premiers secouristes au personnel médical et infirmier. « Des années plus tard, tous se souvenaient parfaitement de moi ! Les secouristes n’en revenaient pas de me voir. Ils avaient tous en mémoire les moindres détails de mon accident. »

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C’est de ces rencontres qu’est venue l’idée d’écrire son histoire. « Oui, c’est une catharsis, convient Audrey Talbot. La démarche m’a permis de me réapproprier mon histoire, et le spectacle ce que je suis aujourd’hui. Mais ma préoccupation est tout autant de mettre des gens en lumière. Des secouristes ont sauvé ma vie. Pendant des mois à l’hôpital et des années en réadaptation, des préposés, des médecins, des infirmières, des spécialistes m’ont accompagnée et c’est beaucoup d’eux et d’elles dont je veux souligner le dévouement. Ils ont très peu d’échos de leur travail, revoient rarement les patients et patientes de qui ils ont pourtant parfois changé la vie. »

Un pan de Corps titan (titre de survie) leur est d’ailleurs réservé, chacun livrant témoignage et impressions. Un moment fort beau de la pièce.
Lancée au printemps 2021, les quelques représentations permises en temps de COVID auront rassuré l’autrice et comédienne sur la pertinence de son projet. « La réponse du public a été excessivement bonne, car même si je n’ai pas pu leur parler après la représentation, plusieurs m’ont écrit ou m’ont arrêtée sur la rue pour me dire qu’ils avaient été bouleversés, étonnés, soulagés. Dans la salle, j’entendais les rires, les larmes, différentes émotions. »

Elle aura donc peu retravaillé le texte avant cette nouvelle série de représentations, se limitant à quelques ajustements. « Avec Sarah Berthiaume (dramaturge et écrivaine), nous avions déjà bien fignolé le texte pour la première série de représentations. Au début, j’aurais pu faire une trilogie ! » s’exclame-t-elle en riant doucement.
En soutien à son texte, elle a aussi bénéficié de l’aide du metteur en scène Philippe Cyr (J’aime Hydro), qui apporte efficacité et dynamisme au spectacle. Tous bien inspirés, les comédiens et comédiennes multiplient avec conviction les rôles des différents secouristes et du personnel hospitalier.

« Ce qui m’enthousiasme le plus avec la reprise des représentations, c’est que je vais pouvoir parler avec le public. Pouvoir être enfin proche des autres comédiens et comédiennes aussi. C’est important la camaraderie qu’on développe. Ce sera une expérience théâtrale plus vraie, plus complète ! »
Que retenir de cette histoire ? « Qu’on ne peut prévoir : on ne sait pas ce qu’on a en dedans de nous face à l’adversité. Pour moi, se battre était la seule avenue possible. »
Oui, la pièce a ses moments sombres, bouleversants. Drôles et lumineux aussi. Et voilà que cette femme qui aurait dû mourir se tient devant nous, emplie de reconnaissance et du désir de vivre.

Crédit photo : Eva-Maude TC

Texte : Audrey Talbot. Mise en scène : Philippe Cyr. Interprétation : Audrey Talbot, Francis Ducharme, Catherine Larochelle, Papy Maurice Mbwiti, Leni Parker. Création du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui et de L’Homme allumette en coproduction avec le Théâtre français du Centre national des Arts. Durée : 2 h 25, sans entracte.

Corps titan (titre de survie)
15 octobre 2022 à 20 h
Salle Desjardins
Théâtre des Deux Rives

* Cette entrevue a été initialement publiée dans l’édition de juin 2022 du magazine L’Entracte. Pour consulter la version intégrale, cliquez ici.

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